Racontée par Jeannine Simon, héritière de la Maison Simon.

Les Sucres Rouges sont souvent associés aux sucres d'orge.

Ces derniers dont l'origine remonte à 1638 étaient fabriqués à partir d'une recette créée par des religieuses de Notre-Dame-des-Anges à Moret (77). La différence réside dans l'ajout d'extrait d'orge, cet orge que ne l'on retrouve pas dans nos sucres rouges.

Le commencement -

C'est Ovide Hudréaux, mon arrière grand-père côté maternel qui, en 1925, fabriqua les premiers moules représentant pigeon, coq et petits oiseaux. Les moules en métal argenté sont en zamac (alliage de zinc avec un peu d'aluminium, de cuivre et de magnésium en autre métaux).

Mes grands-parents Lucie et Jean Simon, spécialiste de desserts assortis, de bonbons fins et confiseurs à Braux mais aussi forain (Maison Simon-Hudréaux) se lancent dans la fabrication des sucres rouges à cette époque dans les années 30. Ils deviennent cuiseurs de sucre. A gauche voici un de nos vieux sachet bonbon sauvé du temps.

Mon père Constant né en 14 leur donne un coup de main dans la fabrication de cette confiserie. En 38 il se marie, la même année ce fut la naissance de Claudine ma sœur puis vint mon tour l'année suivante en 1939.

maison Simon braux ardennes sachet de sucre rouge ardennais

La 2nd Guerre Mondiale -

Le conflit avec l'Allemagne interrompt la fabrication des sucres rouges,

Mon père, Constant est rappelé, c'est l'exode, il faut partir,

Un voisin, faisant partie du voyage et ayant eu une carrière militaire, conseille à la famille de prendre la route pour la Vendée par un grand détour afin d'éviter les attaques allemandes. Mon grand père Jean, confiseur forain emporte sa boutique roulante tractée par un camion. Ainsi, 22 personnes prirent place avec nous à destination de Saint-Gilles-Croix-de-Vie.

Mon père lui fut prisonnier le 2 juillet 1940 au fort de Latiremont, sur la ligne Maginot, à une vingtaine de kilomètres de Longuyon. Il est déporté en Allemagne au stalag XI A, camp de Altengrabaux près de Magdeburg. Il porte le matricule 89 662 et sera libéré le 10 mai 1945.

L'Après Guerre -

Aussitôt la fin de la guerre, je me souvins, enfant, de la visite d'habitants de Braux qui apportaient à mes parents du sucre pour recevoir en échange des sucres rouges :

sur une grande table, mes parents disposaient des

coupelles dans lesquelles des sucres rouges

attendaient avec petit papier nominatif les amateurs

de troc. À son retour de captivité, mon père repris la

fabrication, les fêtes avec deux boutiques et deux

manèges enfantins, suite au décès de mon grand-père

Jean. Je suis de mon côté mise très vite à

contribution gratuitement dès mon enfance au

coulage, démoulage, ébarbage et ensachage

des sucres rouges.

La Cadence -

En 58 mon père arrête le métier de forain et se fixe à Braux. Ce fut l'année de mon mariage, à l'époque on se mariait bien tôt. Ce Mariage qui donna naissance à mes trois enfants, Nathalie l’aînée, Jean-Claude puis Fabrice. Au grand désespoir de ma grand-mère, Lucie, il fallait que je travaille et trouva un emploi à la CIGCEM (Compagnie Industrielle de Gravure Chimique et de Mécanique) à la presse.

Après la journée de travail à l'usine, à partir de fin août, le sucre rouge est d'actualité.

2 000 pipes sont coulées et ensachées individuellement au fur et à mesure de la production. Ce sont mes trois enfants qui à leur tour sont mis à contribution et opèrent ce délicat travail. De septembre à St Nicolas la production va bon train et le travail bénévole l'accompagne. Enfin arrive le 7 décembre, les moules sont lavés, rangés et les journées redeviennent plus calmes.

En 1981 la CIGCEM ferme, c'est le drame. J'ai pu retrouver un emploi dans la commune d’Épinay-sur-Seine en Région Parisienne. J'y suis resté 20 ans comme gardienne de résidence. Je revenais dans nos Ardennes tous les week-end lors de la saison des Sucres, mes enfants nous y aidaient également lorsqu'ils le pouvaient.

Puis en 2001 dès ma retraite je suis retournée « au pays », laissant à Paris mes enfants et petit-enfants.

Constant Simon qui coule le sucre rouge des ardennes dans les moules

La relève -

En 2002, mon père Constant Simon décède et me lègue son atelier à l'angle des rue Salengro et de la Promenade. Je lui avait promis de poursuivre la fabrication de ces bonbons traditionnels inventés par mon arrière-grand-père Ovide.

 

J'ai donc à sa mort décidé de déménager son atelier dans mon sous sol rue de la Promenade après aménagement d'un laboratoire clair, carrelé, bien sec et à bonne température. Je me rappelle d'un hiver où arrivant dans le laboratoire de mon père, la préparation était gelée. Il fallait nettoyer le sol avec des serpillières ; il y faisait souvent froid, même humide, parfois trop chaud, et trop de lumière, de mauvaises conditions pour une réussite parfaite.

Dans le laboratoire, la table de travail recouverte d'une plaque de granit de 5 cm d'épaisseur est d'origine, il en a fallut des hommes pour me la déplacer jusqu'ici, toute la rue m'y a aidé.

Au dessus, un mini-palan à deux chaînes et crochets se déplace sur un rail suspendu. Cela rappelle en miniature le transport de la fonte en fusion au-dessus des moules. C'est en quelques sorte le même principe mais avec du sucre. Le but recherché est le même, amener le récipient contenant le sucre cuit au dessus des moules pour les remplir. Mon père avait trouvé cette astuce quand il s'aperçut que le poids des casseroles devenait trop important et fatiguant.

Jeannine Simon les sucres rouges dans l'Ardennais
Le sucre rouge des ardennes Jeannine Simon et sa fille Nathalie

De nos jours -

Aujourd’hui, j'utilise encore quelques moules en zamac de mon arrière-grand-père qui ont échappé à la casse. Tous les autres sont en fonte et représentent des animaux, chat, écureuil, canard, poussin, coq, pigeon, des personnages, Saint-Nicolas, deux danseuses, des objets et monuments comme la Tour Eiffel, des pipes, pistolets, église etc.

Chaque année depuis 15 ans, je réveille cette petite entreprise dans la deuxième quinzaine d'octobre, traditionnellement pour la St Nicolas et les fêtes de Noël. J’espère que cette tradition perdurera, pour le symbole, l'histoire.

Pour ma part je continuerai à les produire aussi longtemps que je le pourrai. Et cette crainte des dernière années sur qui me succèdera dans la famille n'est plus car la relève et dès lors assurée, pour notre plus grand bonheur.

 

 

Jeannine SIMON